Industrie musicale : enseignements et mutations – entretien avec Bertrand Hellio, intervenant à l’ICART
Professionnel de l’industrie musicale depuis plus de 20 ans, Bertrand Hellio intervient au sein du MBA Spécialisé Management & Ingénierie - Industrie de la musique de l’ICART. Il y transmet une vision concrète et globale du secteur, entre management d’artistes, production et stratégies musicales. Dans cet entretien, il revient sur son parcours, sa pédagogie et les grandes mutations qui transforment aujourd’hui l’industrie musicale.
Pouvez-vous vous présenter et nous parler de votre parcours professionnel ?
Alumni de l’EFAP (promotion 1998), j’ai intégré très tôt la filière musicale, qui était déjà mon objectif professionnel. J’ai commencé comme chef de projet dans un label du groupe Universal, Island Records, où je travaillais sur les stratégies marketing de lancement d’EP et d’albums.
J’ai ensuite exploré la dimension scénique en devenant programmateur du Sentier des Halles à Paris, avant de diriger un réseau régional des musiques actuelles en Lorraine, en lien avec les politiques culturelles et l’accompagnement des artistes émergents.
De retour à Paris, j’ai créé mon agence de booking, L’Albatros Productions, spécialisée notamment en musique électronique. J’ai accompagné des artistes comme Martin Solveig sur des festivals. Parallèlement, j’ai développé mon activité dans l’organisation de festivals.
J’ai débuté comme attaché de presse pour le festival de Bobital en Bretagne, qui était à l’époque le 2ème festival de France avec plus de 150 000 billets vendus en 3 jours. Cette expérience m’a ensuite amené à créer et produire mes propres événements, notamment un festival à Sarcelles et un autre dans les Bouches-du-Rhône, lors de l’année où Marseille était Capitale européenne de la culture.
Aujourd’hui, je me consacre principalement au management d’artistes avec L’Albatros Management, notamment pour le groupe Saint Michel, double disque d’or chez Sony. Je développe également des projets autour de la musique à l’image (cinéma, publicité, audiovisuel), ainsi que des collaborations entre musique et marques : placements de produits dans les clips, organisation de tremplins musicaux ou encore création d’identités sonores.

Pourquoi avoir choisi d’intervenir à l’ICART et quels enseignements dispensez-vous ?
J’ai commencé à enseigner un peu par hasard, lorsqu’on m’a sollicité pour donner un cours sur la programmation des musiques actuelles alors que j’étais programmateur du Sentier des Halles. Et ça a été une véritable révélation : j’ai immédiatement pris beaucoup de plaisir à transmettre.
Peu de temps après, j’ai croisé mon ancien directeur de l’EFAP, qui m’a mis en relation avec la direction de l’ICART. Cette rencontre m’a permis de rejoindre l’école et, depuis près de 20 ans, j’y ai développé de nombreux cours autour de la filière musicale.
En début de cursus, notamment en Bachelor Arts & Industries Culturelles, j’enseigne l’histoire des musiques actuelles. L’idée est de donner aux étudiants une culture solide, en retraçant les grands courants, du blues jusqu’à aujourd’hui, avec une approche très interactive basée sur l’écoute et même des blind tests.
À partir de la troisième année et en MBA Spécialisé, les enseignements deviennent plus stratégiques et professionnalisants. Je travaille avec les étudiants sur l’économie, la structuration et les stratégies des quatre grands secteurs de l’industrie musicale :
- L’édition musicale, autour de la gestion et du développement des droits d’auteur
- La musique enregistrée, avec les enjeux des labels et du streaming
- La scène musicale, incluant l’organisation de tournées et de festivals
- Le management d’artistes
J’interviens également sur des sujets transverses comme la musique et les marques, à travers les différents types de partenariats possibles, et plus récemment sur la musique à l’image, en lien avec la spécialisation industrie du cinéma.
L’objectif global de ces enseignements est de donner aux étudiants une vision à la fois complète et concrète de l’industrie musicale, tout en leur montrant que les quatre grands secteurs sont étroitement liés. Par exemple, on ne construit pas une tournée sans sortie d’album.
Comment définissez-vous votre approche pédagogique ?
Mon approche repose sur un équilibre entre théorie et pratique, qui est vraiment mon fil conducteur.
La théorie est indispensable, car les étudiants doivent maîtriser un certain nombre de fondamentaux que ce soit en termes de contrats, de budgets, de concepts ou encore de stratégies. Mais je veille toujours à ancrer ces notions dans le réel en m’appuyant à la fois sur des cas mythiques de l’industrie musicale ou sur des expériences issues de mon parcours, que ce soit en tant que manager, tourneur ou organisateur de festivals. Cela permet de rendre les cours plus vivants et surtout plus opérationnels, ce que les étudiants apprécient.
Enfin, j’insiste beaucoup sur les mutations digitales du secteur. La musique enregistrée a été la première industrie à se dématérialiser à l’échelle mondiale, dès la fin des années 1990. C’est un secteur qui a beaucoup subi, mais aussi beaucoup innové, et il reste aujourd’hui un excellent terrain d’analyse pour comprendre les transformations en cours.
En parlant de mutation, l’intelligence artificielle transforme l’industrie musicale. Comment analysez-vous cette évolution ?
C’est un sujet qui m’intéresse particulièrement et sur lequel j’ai une position assez nuancée.
Je vois clairement des opportunités, notamment pour les artistes indépendants et les petites structures. L’IA peut être un outil puissant en matière de communication, de création de contenus ou de production visuelle.
Mais il existe aussi des risques importants, notamment sur la question des revenus. Aujourd’hui, on estime qu’environ 40 % des titres mis en ligne sur les plateformes sont générés par l’IA, ce qui pose de vraies questions sur la rémunération des artistes. Je travaille d’ailleurs avec une startup développée par un ancien étudiant de l’ICART, qui cherche à proposer des solutions pour assurer un reversement plus juste des droits d’auteur dans un contexte d’IA générative.
Il faut aussi rappeler que l’intelligence artificielle n’est pas totalement nouvelle dans la musique. Elle est utilisée depuis longtemps dans des processus comme le mixage ou le mastering. Ce qui change aujourd’hui, c’est son accessibilité et son impact à grande échelle.
Enfin, on observe déjà des applications concrètes dans le live, notamment en scénographie, et des systèmes capables d’adapter les visuels en temps réel en fonction des réactions du public qui ne devraient pas tarder à arriver.
Donc oui, c’est à la fois une opportunité et un sujet de vigilance. Il est essentiel de s’y intéresser sans tomber dans les fantasmes.

Selon le SNEP, le streaming représente 69 % du total des revenus de la musique enregistrée. Quel est votre regard sur cette évolution ?
Le streaming a permis de relancer un marché qui avait connu une chute extrêmement brutale. Entre 2000 et 2015, l’industrie de la musique enregistrée a perdu environ 70 % de son chiffre d’affaires à l’échelle mondiale. Depuis une dizaine d’années, le marché est reparti à la hausse, un peu grâce aux vinyles mais principalement grâce aux abonnements. Aujourd’hui, ils représentent environ 90 % des revenus du streaming.
Mais ce modèle reste imparfait. D’abord, le nombre d’abonnés reste relativement faible en France, avec environ 13 millions d’utilisateurs payants. Ensuite, la répartition des revenus pose problème : 90 % des streams concernent 1 % des artistes, ce qui signifie que la grande majorité gagne très peu, souvent moins de 1 000 € par an.
Il y a aussi un enjeu fort autour de la découverte. Les algorithmes privilégient le temps passé sur la plateforme plutôt que la diversité musicale, ce qui tend à enfermer les auditeurs dans des bulles. Des alternatives existent, comme le modèle « user-centric », qui permettrait de rémunérer les artistes en fonction des écoutes réelles de chaque utilisateur et d’améliorer les revenus d’artistes en développement de 25 à 30 % selon une étude du CNM, le Centre national de la musique. Certaines plateformes comme Deezer ou SoundCloud commencent à s’y intéresser et d’autres freinent comme Spotify.
Malgré ces limites, le streaming a aussi des effets positifs. Il a élargi l’accès à la musique et favorisé la diversité des écoutes. À l’époque du disque, on écoutait généralement 2 à 3 styles différents, alors qu’aujourd’hui, avec le streaming, on est plutôt autour de 6 à 7 en moyenne.
Il a également permis à des scènes locales de se diffuser à l’international, comme la K-pop, originaire de Corée du Sud, ou encore le shatta martiniquais.

Le développement durable devient une priorité dans l’organisation des événements musicaux. Quelles initiatives concrètes devraient être mises en place pour rendre les tournées et festivals plus responsables ?
C’est un enjeu majeur, notamment dans les musiques actuelles, où les festivals et les tournées ont un impact environnemental très important.
Beaucoup d’initiatives ont déjà été mises en place :
- Écocups et réduction des déchets
- Scénographies à partir de matériaux recyclés
- Circuits courts pour la restauration
- Actions de sensibilisation auprès du public
Certains festivals vont encore plus loin, avec des solutions innovantes comme la valorisation des déchets organiques ou la transformation de l’urine en fertilisant, comme cela a été expérimenté au Hellfest ou à Art Rock.
Mais le principal défi reste le transport, qui représente jusqu’à 80 % des émissions de CO₂. Cela concerne le public, les artistes et le matériel.
Cela amène à repenser certains modèles, comme :
- limiter les déplacements internationaux
- développer des tournées en circuit court
- ou encore réduire la démesure de certaines productions
Les initiatives se multiplient et font évoluer les pratiques. Cependant à partir d’une certaine taille d’événement, il devient très difficile d’être réellement vertueux, notamment avec cette course à la démesure observée ces dernières années. Lorsqu’un festival cherche à atteindre 100 000 personnes ou plus, il peut multiplier les actions en faveur du développement durable, cela permet de réduire les impacts, mais sans jamais rendre l’événement totalement neutre.
Les compétences clés pour réussir dans l’industrie musicale
À quoi doivent s’attendre les futurs professionnels du secteur ?
Le secteur attend aujourd’hui des compétences de plus en plus spécifiques à la filière musicale, ce qui explique notamment la création du MBA Spécialisé Management & Ingénierie – Industrie de la musique à l’ICART, avec deux grandes orientations : le live et la musique enregistrée / édition.
Il est essentiel de comprendre que le secteur demande à la fois une vision globale de l’industrie musicale et une expertise approfondie dans un domaine précis. Cette double compétence est devenue incontournable.
Pour aller plus loin, on peut identifier 3 grandes évolutions du secteur, qui impliquent chacune des compétences clés à développer.
1. Les stratégies à 360°
Depuis la crise du disque, les acteurs de la musique ont dû diversifier leurs activités. Les labels ne se contentent plus de produire de la musique enregistrée : ils sont aussi présents dans le live ou l’édition. À l’inverse, certains tourneurs ont développé des labels et des managers se positionnent aussi sur l’édition.
Aujourd’hui, les quatre grands secteurs de la musique sont de plus en plus interconnectés, parfois même au sein d’une seule structure. Dans un écosystème majoritairement composé de petites structures, cette réalité impose d’être à la fois polyvalent et capable d’avoir une vision globale de la filière.
2. Le développement des partenariats avec les marques
Face à la baisse des financements publics et à l’augmentation des coûts de production, le recours aux financements privés est devenu incontournable. Les professionnels doivent donc maîtriser les différents types de collaborations possibles avec les marques : sponsoring, mécénat, naming, partenariats logistiques etc. Ces leviers sont aujourd’hui essentiels pour financer des projets musicaux.
3. L’accompagnement d’artistes entrepreneurs
Les artistes sont désormais beaucoup plus autonomes et structurés. Beaucoup créent leur propre structure de production et développent leurs projets comme de véritables entrepreneurs. Le rôle des professionnels évolue donc : il ne s’agit plus uniquement d’accompagner un artiste dans sa création, mais de gérer un ensemble d’activités. Comme le résume Anne Cibron, manageuse de Booba, « ce n’est pas l’artiste que l’on manage, mais ses affaires ». Cette évolution implique une adaptation constante aux nouveaux besoins des artistes.
Quel conseil donneriez-vous à un étudiant qui souhaite se lancer dans la musique ?
Le conseil que je donne depuis plusieurs années est très simple : il faut se lancer le plus tôt possible. Dans un secteur où l’autonomie et la polyvalence sont devenues essentielles, il est très bien vu par les employeurs que les étudiants développent leurs propres projets en parallèle de leurs études.
Cela peut prendre différentes formes :
- Créer une micro-entreprise ou monter une association
- Organiser des concerts
- Accompagner des artistes
- Lancer un média ou un compte Instagram dédiée à la musique
Cette démarche permet non seulement d’acquérir des compétences concrètes, mais aussi de se confronter rapidement aux réalités du secteur.
Elle constitue un véritable levier d’insertion professionnelle : soit le projet prend de l’ampleur et peut devenir une activité à part entière, soit il permet de se démarquer auprès des recruteurs, qui recherchent des profils dynamiques et leur permet aussi de mesurer leur passion et leur force de travail.
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