Histoire de l’art et médiation culturelle : entretien avec Amélie Sabatier, intervenante à l’ICART
Historienne de l’art, guide conférencière et enseignante depuis plus de dix ans à l’ICART, Amélie Sabatier transmet aux étudiants une vision exigeante et vivante de l’histoire de l’art, de l’Antiquité jusqu’à la création contemporaine. Dans cet entretien, elle revient sur son parcours, sa pédagogie et les mutations qui transforment les institutions culturelles.
© Sylvie Grima
Pouvez-vous vous présenter et nous parler de votre parcours professionnel ?
Je suis historienne de l’art et guide conférencière. J’ai fait des études de droit et de marché de l’art, avec à l’arrivée un master de recherche en histoire de l’art et un master professionnel de marché de l’art à la Sorbonne.
Au départ, je voulais travailler dans le marché de l’art, puis dans les musées. Mais de stage en stage – et c’est justement là qu’on mesure l’importance des stages – je me suis rendu compte que ces milieux m’intéressaient davantage de l’extérieur que de l’intérieur, et que ce qui me passionnait vraiment, c’était l’histoire de l’art en elle-même. C’est pour cela que j’ai choisi de me consacrer à la recherche, à l’enseignement et aux visites guidées, pour faire ce qui me plaît le plus : apprendre des choses et les transmettre.
Pourquoi avoir fait le choix d’intervenir à l’ICART ? Et quels enseignements dispensez-vous aux étudiants ?
J’ai rejoint l’ICART il y a plus de dix ans, à l’invitation de Nicolas Laugero-Lasserre, alors nouvellement directeur, et qui m’avait entendue en conférence à l’Espace Pierre Cardin. L’ICART m’offre des conditions d’enseignement très agréables : des étudiants qui savent pourquoi ils sont là, suffisamment peu nombreux pour qu’on puisse avoir un vrai échange, et une sensation de compréhension mutuelle qui rend la transmission très gratifiante.
En termes de contenu, j’enseigne principalement l’histoire de l’art, de l’Antiquité jusqu’à nos jours. En 1e et 2e année de Bachelor, on construit le socle : c’est une véritable remise à niveau en histoire, parce qu’il est essentiel que les étudiants comprennent que l’art ne sort pas de nulle part. Il est le résultat d’un contexte culturel, historique et philosophique. À partir de la 3e année, on aborde les mouvements historiques de l’art contemporain : pop art, minimalisme et autres.
Et en MBA Spécialisé, je me concentre exclusivement sur l’époque contemporaine. En dernière année, j’ai ainsi conçu un cours sur ce que l’art contemporain emprunte à l’art ancien, ce qui permet à la fois de faire des rappels pour ceux qui me suivent depuis le début, et d’accueillir les nouveaux entrants en leur donnant les clés pour comprendre le dialogue entre les époques.
Car l’une des spécificités de l’art du XXIᵉ siècle, c’est justement ce dialogue avec l’histoire de l’art, qui s’est réouvert après s’être fermé entre 1945 et la fin du XXᵉ siècle. Les cours d’art contemporain amènent aussi naturellement des débats de société : peut-on séparer l’homme de l’artiste ? Quelles sont les limites de la censure ? C’est de l’histoire de l’art à la base, mais c’est bien plus large que ça.
Comment définissez-vous votre approche pédagogique ?
Mon approche est assez exigeante, et je l’assume. J’ai fait mes études de droit en même temps que mes études d’histoire de l’art, deux licences en parallèle, tout en travaillant le soir comme ouvreuse dans un théâtre. J’en ai tiré une conviction : quand on a très peu de travail, on ne fait rien ; quand on est au pied du mur, on s’organise et on avance.
Je conçois mes cours dans une logique proche de l’approche universitaire : écouter le cours ne suffit pas pour réussir l’examen. Il faut le travailler à côté, le compléter, venir me poser des questions à la fin. Cette rigueur, pour moi, c’est aussi de la professionnalisation. C’est dans cette autonomisation du travail, dans l’agilité intellectuelle, dans la capacité à s’organiser que je cherche à former les étudiants. Et je leur dis souvent : le cerveau, c’est un muscle. On va à la salle de sport pour soulever des poids qui ne serviront pas en eux-mêmes, mais on se muscle le corps. Les cours vous apportent un socle de culture générale très riche, mais si l’histoire de l’art n’est pas votre secteur de prédilection, alors voyez ça comme un entrainement à la salle de sport… mais pour votre cerveau !
Les étudiants apprécient d’ailleurs beaucoup le format de cours magistral, ce qui peut paraître surprenant à l’heure de la pédagogie inversée. Mais il y a une vraie demande d’apprendre des choses, de recevoir un enseignement structuré, avec la possibilité de débattre quand le sujet s’y prête. Beaucoup m’ont confié que mes cours faisaient partie de ceux qui les avait le plus marqués dans leur parcours à l’ICART, parce qu’ils avaient la sensation d’avoir été réellement challengés.
L’intelligence artificielle investit progressivement le monde de l’art et du patrimoine. Comment percevez-vous ces évolutions ?
Pour l’instant, l’impact reste assez minime dans mon secteur. L’IA facilite certaines tâches mécaniques pour les conservateurs : le récolement, les notices d’œuvres, etc. Mais en médiation, l’IA n’est pas encore capable de mener une véritable analyse, seulement de décrire des faits.
De la même manière que les audioguides, les QR codes et les applications n’ont jamais menacé les guides conférenciers, l’IA ne le fait pas davantage. En expérience de visite, rien ne remplace un humain. On peut s’appuyer sur l’IA pour rédiger des textes ou produire du contenu, mais on ne peut pas lui dire « fais-moi la visite guidée de telle exposition » et obtenir quelque chose de satisfaisant.
Avec mes étudiants, j’encourage l’utilisation de l’IA, parce qu’il ne faut pas vivre dans une bulle. Mais il faut apprendre à maîtriser l’outil. Je leur dis souvent que l’IA, c’est comme une tronçonneuse : quand on la maîtrise, c’est très pratique, mais quand on ne la maîtrise pas, on finit par se couper une jambe. Mon conseil est simple : posez une question à l’IA sur un sujet que vous connaissez très bien, et vous verrez que la réponse est souvent banale, voire erronée. Dites-vous que c’est la même chose quand vous l’interrogez sur un sujet que vous ne maîtrisez pas.
C’est aussi très bien que des musées développent leurs propres chatbots, comme cela a été expérimenté lors de l’exposition Brancusi au Centre Pompidou. Cela permet de rendre les informations plus facilement accessibles et de diversifier les moyens de médiation. Mais cela ne remplacera jamais le plaisir d’avoir quelqu’un qui adapte son discours en fonction des réactions de son public. L’art a quelque chose de profondément humain dans son essence même, la façon dont on en parle doit l’être tout autant.
Des expositions immersives (Atelier des Lumières, Bassins de Lumières) aux spectacles comme Luminescence, ces nouvelles formes d'expérience culturelle attirent des millions de visiteurs. Comment lisez-vous ce phénomène ?
Pour moi, les expositions immersives relèvent du divertissement. C’est du divertissement avec de jolies images, potentiellement un lieu d’émerveillement, mais ce n’est pas un lieu d’apprentissage. Il n’y a généralement pas de véritable contenu pédagogique. La qualité est inégale selon les expositions : certaines nous immergent réellement dans le monde d’un artiste, d’autres donnent le sentiment d’appauvrir son œuvre.
Je trouve très bien que ce type d’expériences existe, mais j’ai tendance à penser que c’est trop cher pour ce que c’est, notamment pour une famille.
Quelles autres grandes tendances observez-vous dans les institutions culturelles aujourd'hui ?
Plusieurs tendances intéressantes se dessinent. D’abord, une hybridation croissante des pratiques artistiques : on met de l’art contemporain dans les monuments anciens, on organise des concerts dans les collections, on fait danser des gens dans les musées. Le Petit Palais, par exemple, a su attirer un nouveau public en invitant des artistes contemporains à dialoguer avec ses collections du XIXᵉ siècle. Cette hybridation est la bienvenue dans un pays comme la France, encore très compartimenté, où dès que quelqu’un sait faire deux choses, on imagine qu’il n’est spécialiste de rien.
On observe aussi une attention accrue portée à l’accueil des familles : visites guidées, ateliers, programmations pendant les vacances scolaires. Les musées ont enfin compris que les familles étaient un public important.
Mais globalement, les institutions culturelles françaises ont un énorme travail de modernisation devant elles. On est pris entre deux extrêmes : une approche archaïque, très « old school », et une version « école de commerce » qui ne propose que de l’entertainment vide de sens. Il y a une case au milieu à prendre, avec des visites de qualité qui allient exigence intellectuelle et accessibilité. Et il y a un vrai besoin : dans une société en perte de repères, la culture a un rôle immense à jouer, et pas seulement comme divertissement.
À quoi doivent s'attendre les futurs professionnels de l'art et du patrimoine face à ces mutations ? Quelles compétences doivent-ils absolument développer ?
La première compétence, c’est la force de travail. Le monde de la culture est rythmé par les projets et l’événementiel : il y a des moments calmes et des moments de grande intensité. Il faut savoir s’organiser, gérer son temps et accepter de travailler beaucoup quand un projet l’exige, sans pour autant s’épuiser. Il ne s’agit pas de travailler pour travailler, mais de comprendre que quand on porte un projet qui nous tient à cœur, on se donne les moyens d’aller au bout. L’équilibre entre vie professionnelle et vie privée se construit avec le temps et l’expérience.
Ensuite, il faut se connaître. Ne pas fantasmer sur la vie de quelqu’un d’autre, mais savoir où l’on est bon et aller là où l’on est bon. C’est là qu’on dure, c’est là qu’on construit quelque chose qui se déploie sur la durée. Par exemple, j’aurais adoré être galeriste, mais je sais que je n’ai pas l’œil pour repérer l’artiste de demain. Et si c’était vraiment ma voie, je passerais mon temps dans les ateliers. Or j’y vais très peu. Donc ce n’est pas moi, tout simplement.
Enfin, il faut cultiver sa curiosité. Voir un maximum de choses, voyager pour comprendre comment les institutions fonctionnent ailleurs (et pas seulement dans le monde occidental !). Les musées anglo-saxons, par exemple, offrent des expériences d’accueil et de médiation dont les musées français pourraient largement s’inspirer. Et surtout : se former en permanence.
Quel conseil donneriez-vous à un étudiant qui souhaite travailler dans la culture et le patrimoine ?
Mon principal conseil, c’est de ne pas attendre. Il faut se confronter au terrain le plus tôt possible : visiter des musées, assister à des expositions, voyager même avec peu de moyens. Quand j’étais étudiante, je partais l’été entier en me trouvant un travail sur place. Il existe mille manières de voyager sans se ruiner : jobs saisonniers, séjours au pair, échanges.
Il faut aussi pratiquer le musée en tant que visiteur, pas seulement en tant que professionnel. C’est l’un des grands écueils de formations très connues : on y forme des gens qui ne se promènent dans les musées que les jours de fermeture. Ils connaissent bien les œuvres, mais ils ne connaissent pas l’expérience vécue par leur public. Or cette expérience-là est irremplaçable pour quiconque veut assumer à part entière la mission éducative inhérente aux lieux culturels patrimoniaux.
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